Les personnes polyglottes et multiculturelles sont de plus en plus nombreuses. Certaines par curiosité, d’autres par nécessité. Leurs parcours varient tout comme les combinaisons de langues et de cultures. Les polyglottes suscitent de l’admiration quand il s’agit de l’apprentissage des langues, mais aussi de la méfiance face à leur comportement caméléon dans différents milieux culturels. Beaucoup de polyglottes choisissent de vivre entre deux ou plusieurs pays, pour diverses raisons. Que devient l’identité d’une personne polyglotte en mouvement? Qu’en pense l’entourage?

D’où viens-tu?

C’est une des premières questions posées lors d’une nouvelle rencontre, comme si le lieu de naissance était déterminant pour identifier une personne en mouvement. Que faire si la personne a vécu dans plusieurs pays au cours de sa vie, qui parle plusieurs langues et baigne dans plusieurs cultures ? La question D’où viens-tu? renferme l’identité dans une définition statique, elle renvoie à un lieu géographique, à un point de départ, mais aussi à n’importe quel point pris comme repère.

L’identité culturelle ou ethnique se construit suite à de nombreuses influences qu’on a subies ou voulu subir. En voulant résumer une personne polyglotte et multiculturelle par un lieu de naissance et la langue maternelle, on nie son identité polyphonique. Que devient l’identité d’une personne en constant mouvement? Qui décide de l’identité d’une telle personne? Elle-même? Son entourage? Qui a le droit de la définir?

Pour plusieurs, la langue est un élément crucial de l’identité culturelle ou ethnique. Toutefois, on peut revendiquer l’identité bretonne en parlant seulement en français. Une personne peut souhaiter être quelqu’un d’autre au plan ethnique ou national, adopter un style de vie « étranger » et vivre dans une autre langue et ce pour des raisons variées : par simple attirance, par amour, désir de prendre de la distance par rapport à sa propre culture jugée trop contraignante, identification avec la culture de son conjoint ou avec la culture d’un pays d’accueil dans le cas de l’immigration. Cette identification avec une autre culture ou une langue précède donc les changements perceptibles de l’extérieur. La langue crée des liens à notre place, nous rattache à un pays, à des endroits, peu importe nos sentiments vis-à-vis de ces lieux. La langue est une porte qui reste toujours ouverte.

J’ai vécu dans quatre pays. Mes six langues principales, que j’utilise au quotidien, desservent les mêmes sphères de ma vie. Bien que le français demeure le plus souvent employé, les six sont utilisés dans des contextes professionnels, dans le cadre de formation et dans ma vie privée. Mes langues ne sont pas cloisonnées, comme c’est souvent le cas de bilingues issus de l’immigration: par exemple, une langue est réservée à l’usage familial et une autre au contexte de travail et aux interactions avec l’entourage.

Contrairement à ce que beaucoup de bilingues et de polyglottes prétendent, je ne me sens pas différente dans les six langues que j’utilise actuellement. Mon entourage affirme que je change d’une langue à l’autre en associant souvent une langue à un contexte. On peut se demander dans quelle mesure quelqu’un qui ne parle pas la langue puisse affirmer que ma personnalité change dans cette langue. Comment est-ce possible de juger sans comprendre? Je me suis posé la question à savoir si ma perception des gens que je connais change si la langue change: la réponse est non.

Mais au fond tu te sens qui?

C’est une autre question fréquemment posée. Pour ma part, au fond, je me sens moi-même: les langues et les cultures ne provoquent pas de fractures ni de conflits identitaires, je conçois mon identité culturelle comme un kaléidoscope où les éléments restant toujours les mêmes forment des images différentes. Je ne joue pas de rôles en passant d’une langue à l’autre, d’une culture à l’autre. Elles font partie de moi. En même temps. À chaque instant. Constamment. Avant que la dictature sanitaire ne cloue les avions au sol, j’avais l’habitude de passer un tiers de l’année en dehors de mon pays de résidence. J’avais plusieurs vies et ce sans aucune connotation péjorative.

Mais dans quelle langue rêves-tu?

La réponse est décevante: on rêve dans les langues qu’on utilise quand on ne dort pas. Une fois de plus, c’est une impasse.

Certains auteurs qui s’intéressent au transnationalisme utilisent le terme citoyenneté flexible (‘flexible citizenship’) à la place des considérations postmodernes et postnationales de la citoyenneté et de la résidence. Le terme citoyenneté flexible renvoie aux identités flexibles de ceux qui ont plusieurs maisons, des liens, des proches ou des collègues dans différents pays, soit au même moment soit à des périodes successives de leur vie, peu importent les raisons cette situation. La mondialisation et les technologies des communications ont amplifié le phénomène.

L’identité d’une personne polyglotte multiculturelle est un tout et ne doit pas être décomposée pour accommoder les unilingues ou les bilingues. Une personne polyglotte multiculturelle n’a pas à choisir parmi les identités perçues par l’entourage qui ne saisit pas toujours le caractère dynamique et flexible de son identité. C’est elle et elle seule décide de son être. Pour ma part, je ne ressens pas le besoin de me définir : les définitions et les étiquettes sont nécessaires pour l’entourage. Individuellement, chaque personne a le droit de décider comment se situer dans son espace-temps linguistique et culturel et décidera de son caractère statique ou dynamique, indépendamment des autres.

Dr Natalia Dankova est professeur de psycholinguistique à l’Université du Québec en Outaouais et membre de conseil de ESF.

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